Charpenet et alliés histoire et genealogie


 
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 Jacquard Albert

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jacky
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Nombre de messages : 103
Localisation : Paris
Date d'inscription : 04/08/2005

MessageSujet: Jacquard Albert   Sam 21 Sep - 7:56

Par Albert Jacquard. J’ai 9 ans, ce 1er janvier 1935, et je découvre qu’on peut mourir ou se retrouver défiguré en une seconde. Durant près de quatre-vingts ans, je travaillerai avec acharnement pour faire oublier les traces de ce traumatisme.

Nous partons en famille à Lyon fêter le nouvel an. Dehors, les routes sont verglacées, mais dans la voiture, serrés les uns sur les autres, nous n’éprouvons que chaleur enjouée. Jusqu’à ce que l’automobile quitte dangereusement sa trajectoire. Les rails gelés du tramway qui ­dépassent sur la chaussée bloquent les roues. Au ­volant, mon père lutte pour s’en extraire. Un tram surgit et nous percute. Je n’ai aucun souvenir de peur. J’ai 9 ans le jour où ma vie est ainsi victime de cette ­bifurcation tragique. Mon petit frère de 5 ans est tué sur le coup. Mes grands-parents meurent le lendemain.
Je suis transporté aux ­urgences. Je n’en suis pas certain, mais il me semble que je suis dans la même chambre que ma grand-mère agonisante ; j’ai très soif ; j’appelle en vain les infirmières ; je me sens abandonné. Je suis sous le choc et confié aux mains des chirurgiens qui m’opèrent à plusieurs reprises pour tenter de réparer mon visage dont le nez et les pommettes ont été enfoncés. Il n’aura fallu qu’un instant pour voir mon destin bouleversé. Ces rails ferroviaires qui ont emprisonné la voiture vont enfermer mon visage dans un masque de fer. Et cela va engendrer pour toujours un refus absolu de mon apparence.
Quand je rentre chez moi, je ne me reconnais pas dans la glace. Celui que les autres voient n’est pas moi. Les miroirs ­deviennent mes ennemis ­intimes. Au prix d’efforts dont personne ne se doute, je finis par ­absorber mon image qui s’imprime alors de manière indélébile. Malgré le regard ­aimant de mes parents, me ­regarder devient insupportable. Je perds la liberté de dévoiler aux autres comme à moi-même qui je suis. J’avance ­masqué. Même si, à la maison, mes parents font tout pour me rendre la vie moins pesante, à l’école, j’ai le sentiment que mes camarades ne me voient plus comme avant. Je me réfugie à la bibliothèque, où les livres deviennent un abri. Mon père fait un procès à la compagnie des tramways. Ma mère s’accroche à sa ferveur religieuse, à ses rites et ses croyances. Plus personne chez nous n’évoquera librement « l’accident », pas plus que la mort de mon frère. La défense d’en parler s’instaure spontanément. Ma sœur aînée nous aide à reconstruire notre famille. Je suis un très bon élève malgré tout. J’obtiens, avec mention et grâce aux deux sessions d’examen de l’époque, le bac « math élem » et le bac philo, même si je suis autodidacte dans cette matière, puisant mes connaissances dans le manuel de Cuvillier qu’il m’arrive encore de consulter.

«Ma soif de réussite vient d'un désir de compenser ma singularité»
A l’automne 1943, en pleine guerre, dont j’ignore les horreurs, je pars pour Paris. Après la ­Libération, je veux reprendre les cours à Sainte-Geneviève, à Versailles. Mais on est en novembre, trop tard pour rattraper le programme de préparation à Polytechnique selon le père préfet qui nous reçoit mon père et moi dans son bureau. Pour faire mentir mon manque de confiance en moi, j’étudie de l’aube à la nuit sans relâche. Et je suis reçu. Je sens bien que ma soif de réussite vient surtout d’un désir de compenser ma singularité. J’intègre Polytechnique l’année où explose la bombe atomique. Longtemps après, affecté à l’Ined, puis à l’université Stanford, ma vie professionnelle prendra enfin une bonne direction. En effet, à l’Ined, je rencontrerai le Dr Jean ­Sutter, le ­premier médecin à comprendre le rôle fondamental des raisonnements mathématiques ­appliqués à la biologie. Grâce à lui et à l’analyse de l’ADN, je développerai une réflexion sur la « génétique des populations », ­réflexion qui nourrira mes ­travaux scientifiques pendant des années.
Près de quatre-vingts ans après ­l’accident, je lève enfin un auto-tabou en évoquant ici les faits. A 40 ans, je me définissais comme « un palais fermé de miroirs fécondé par une lampe solitaire qui se reflète à l’infini ». Cette vision de moi aura duré quatre-vingts ans. Le masque a vécu. En parler aujourd’hui est plus important pour moi que d’avoir eu à le porter toutes ces années.
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Jacquard Albert
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